Manno Charlemagne: Autobiographie d’une génération, par Dany Laferrière


Publié le 2017-12-11 | Le Nouvelliste
J’avais entendu son nom, sans connaître sa musique, durant toute l’année 1978. Le commentaire de Gerald Merceron qui signalait quelque chose de vraiment neuf dans la musique haïtienne avait réveillé même ceux qui, comme moi, suivaient de manière distraite la scène musicale. Merceron parlait d’un duo: Manno et Marco. Deux jeunes chanteurs qui venaient, pour l’un deux, de Carrefour. Carrefour avait déjà donné Les Fantaisistes. Cette fois-ci c’était des troubadours, paraît-il. Quand, finalement, on a écouté le disque on a tout de suite compris que ce n’était pas du tout des troubadours, de ces poètes légers qui chantaient l’amour, la nuit, sous les fenêtres des jeunes filles. C’était un cocktail beaucoup plus fort. Les chansons étaient immédiatement repérables par l’oreille de quelqu’un qui a vécu les années 80 en quête d’un son nouveau.

De petits récits qui couraient à une folle vitesse. Dès les premiers mots on savait où on était et surtout avec qui. Plus tard on précisera contre qui ces petites bombes de poésie étaient lancées. Pour le moment il fallait dire qui on était. Deux jeunes chanteurs sans travail parce qu’ils refusaient de nager dans la corruption ambiante. Ils étaient de la ville et leur poésie courait au raz des trottoirs de Port-au-Prince et de ses banlieues rugissantes de misère. Ce n’était pas des chansons plaintives, et c’était bien ça leur nouveauté. Des poèmes où l’on ne dit que sa misère, même avec humour, c’était assez courant. Cette poésie concrète, complètement baignée dans la vie quotidienne, seulement Ti-Paris avait utilisé un tel registre autobiographique avec une pareille fortune.

Dans cet art de revendication pratiqué en Haïti on évoque, souvent pour le défendre, un groupe social dont on ne fait pas partie. Depuis la parution de Ainsi parla l’oncle de Price-Mars, c’est la paysannerie et le vaudou qui tiennent le haut du pavé. Souvent les gens qui en parlent ne savent pas trop ce qui constitue la trame de cette culture populaire. À chaque fois je me désolais de ne pas entendre de manière plus singulière la voix de celui qui nous parle. Un romancier comme un poète c’est d’abord une voix distinctive. Mais certains préfèrent se raconter à travers un chant populaire et anonyme, ou se cacher derrière un chant sacré, beau sûrement mais sans lieu ni date. Ces références sont pourtant importantes pour dire le long monologue d’une génération particulière. Les choses semblent pareilles en apparence mais la réalité change subtilement. Ceux d’avant 1957 n’ont pas connu ces arrestations massives, ces fusillades répétitives durant une nuit qui sentait pourtant le Ilang ilang et le jasmin. Il est vrai que personne n’a écrit de chant plus beau que cette femme qui pleure son homme malade, Solé, au pied d’un fleuve. S’agit-il de l’astre solaire? On l’ignore. Aucun poème ne dira de façon plus précise et juste l’angoisse identitaire que cette ligne si gorgée de sens : «Trois feuilles, trois racines Oh, jeté blié, ranmassé songé.» En effet on jette pour oublier et on ramasse pour se rappeler. C’est si simple et si fort. Oui, mais on peut dire cela autrement. Il faut prendre ce risque. Nos émotions bougent et ne sont pas toujours faites pour durer. La poésie, comme le chant, attend nos maladresses qui peuvent être émouvantes. C’est ce que j’avais trouvé dans ce premier disque de Manno et Marco, devenu depuis un classique. Ne serait-ce que pour ces petites chansons pleines de fureur, de rage et de tendresse, notre dette envers Manno était déjà insolvable. Mais cette dette n’a cessé depuis ce temps d’accumuler des intérêts. On doit une bonne partie de la dette à cette voix chaude, grave, souvent dure mais toujours si humaine. C’est la voix d’une génération qui a subi la dictature sans se laisser avaler par la Bête.

Manno, on le sait, était un homme de saison. On avait l’impression qu’il vivait au rythme saccadé de son pays. Quand ce pays n’arrivait plus à respirer, il gueulait à sa place. Quand par chance c’était la saison des fruits et des jeunes filles en fleur ses chansons se faisaient plus douces. Aucune chanson n’est aussi poignante que celle sur sa mère (il rejoint ainsi Tupac Shakur). Mais il fut aussi le chantre de l’exil. Je l’ai beaucoup fréquenté durant ce difficile séjour dans l’hiver montréalais où heureusement il avait pu nouer de solides amitiés – un procédé (se faire des amis dans des situations difficiles) qu’il a reproduit à New York et à Miami. Je le revois encore, comme perdu dans cet implacable mois de février, l’air furieux, la tête pleine de chansons rageuses contre celui qui l’a forcé à prendre l’exil. Cet exil dont le seul bienfait, pour quelqu’un comme Manno c’est de lui permettre d’ajouter une nouvelle flèche de douleur à son carquois. Un poète doit ressentir dans sa chair toutes les nuances de la souffrance s’il veut que sa chanson reste. Les mots ne suffisent pas il faut le sang a dit Manuel sur son lit de mort dans Gouverneurs de la rosée. Quand Manno prononce le mot exil dans une chanson on sent qu’il sait de quoi il parle. C’est un témoin. Il est mort aujourd’hui mais son œuvre continuera à porter notre sensibilité à ce point extrême qui nous émeut à chaque fois. C’est en disant ce que nous sommes de manière à la fois intime et publique qu’il parvient à nous toucher aussi profondément. Une génération arrive au moment où l’autre s’en va, c’est ainsi c’est la vie. Une poignée d’individus prend la tête de ce nouveau cortège qui se dirige vers, ce que l’écrivain Jean D’Ormesson qui vient de mourir la semaine dernière, appelle la fête des larmes. Dans ce peloton Emmanuel Charlemagne fut l’un des plus intrépides. Il se lance vers le feu sans aucune protection (le poète Davertige écrit «Je me repais de flamme au seuil de ma faim»). Nous savons qu’il est mort de cette adolescence sans pain, de ces séjours en prison, de cette errance à l’étranger ou parfois il ne savait pas où il allait passer la nuit, de cette vie exempte du moindre confort matériel durant de trop longues périodes.

Ainsi Manno rejoint dans mon pantheon personnel, un autre de la même trempe, le journaliste Gasner Raymond. On reconnaît une génération à la qualité des héros tombés. Et c’est vraiment dommage. On veut des héros qui marchent les mains dans les poches en sifflotant dans le soir parfumé de jasmin de Port-au-Prince.

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